Islande

Publié le par manu ibarra

  
Saga islandaise

 

" Ice ! Ice ! No, it's land......It's Iceland ! "

Tout a peut être commencé par ces mots...... dans une autre langue! Le souvenir de Floki Vilgerdharson qui les aurait prononcé au IX siècle a disparu de bien des mémoires ; les mots eux sont restés pour nommer cette île, qui est peu être la mythique Thulé des textes antiques.

 Islande, ce terme ne peut que faire rêver les amateurs de glace. Pourtant, si l'arrivée à l'aéroport de Reykjavik avec le survol du plus grand glacier d'Europe[1] est une promesse glacée; le trajet en bus pour rejoindre la capitale islandaise traverse un paysage de champs de lave noire, plat jusqu'à l'horizon gris de l'atlantique nord ; vision qui laisse le doute s'insinuer dans le cerveau fatigué par le voyage de grimpeurs venus chercher ici de la glace bleu et ........verticale!

 Les valises posées dans un des nombreux guesthouse de la ville, saoulés par le vent qui sans répit s'engouffre dans les rues rectilignes bordées de maisons bases aux revêtements de tôles peintes, marchant dans cette capitale miniature[2] à la recherche d'un repas, trois petits français[3] au ventre vide découvrent une vie nocturne échevelée[4].

 

L'OUEST:

 C'est d'ici, du cratère du Snæfells-jökull, que les personnages de Jules Verne sont partis pour leur voyage au centre de la terre ; c'est aussi d'ici, sous un ciel bleu magnifique que nous commencerons notre saga islandaise. A Grundarfjördur,  juste derrière le village, nous apercevons de nombreuses cascades de niveau quatre et cinq de 200 mètres de haut qui étaient toutes vierges, nous dit-on.....il y a encore quelques jour ! Mais Jeff Lowe et Guy Lacelle y ont fait ripaille de premières. Nos amis nord-américains nous indiquent les quelques coulées glacées qu'ils n'ont pas gravies. Sous un soleil éclatant, sûrs de nous et du temps, laissant pour plus tard des objectifs d'ampleurs, nous gravissons notre première cascade sur l'île, un grade 4 composé de ressauts successifs en belle glace bleu. Les grimpeurs locaux sont surpris par notre façon de grimper : nous frappons peu la glace, nous ne mousquetenons qu'une corde sur deux, au relais nous servons d'une drôle de plaquette pour assurer les seconds, mais c'est surtout Christophe n'utilisant pas de dragonne, qui saisit leurs esprits. Le soir, c'est plein d'espoir que nous cherchons un hébergement et que nous nous endormons. Malheureusement, trois jours de pluie s'abattent sur nos têtes et sur l'île. Les jours suivant, nous faisons le tour du cratère du Snæfells-jökul[5], dans l'espoir d'augmenter notre karma faute d'augmenter le nombre de nos ascensions glaciaires. Nous découvrons de nombreuses lignes glacées, dont certaines ont leurs pieds battus par les vagues de l'atlantique, mais la pluie rend toute ascension utopique. Alors face au large, nous imaginons le drakar d'Eirik le Rouge voguant à la découverte d'une terre qu'il appellera Groenland[6]. Nous pensons également à ces hommes qui plus tard, aux environs de l'an 1000 poseront leurs pieds sur une côte qu'ils appelleront Vinland[7]. Dans le 4X4 qui nous emmène à Reykjavik, aux rythmes  des essuie-glaces et de Patt Metheny, nous espérons que l'adage local qui dit qu'une chose qui commence mal est de bonne augure pour la suite, se vérifie.

 

 LES ENVIRONS de REYKJAVIK:

L'adage dit vrai ! Il fait beau, un ciel certes un peu voilé et laissant échapper quelque flocons de neige, mais un temps tout à fait propice aux activités alpines. La côte au nord de Reykjavik propose, au-dessus de la route qui longe les bord du fjord de Hvalfjördur, plusieurs secteurs favorables à l'escalade glacière. Comme des chiens fous nous voilà parti.

EILIFSDALUR: La remontée de ce vallon du Mont Esja est une longue marche agréable par beau temps, mais son orientation ouverte sur la mer peut être un piège dangereux. Les jours de tempête, le vent qui s'engouffre dans ce vallon charrie des quantités de neige énormes qui enlèvent toute visibilité et forment des congères qui rendent le retour difficile. Christophe pressé d'en découdre, court devant et nous épargne une trace pénible que ni Nicolas, le photographe, ni nos compagnons islandais, ni moi ne regrettons. Þilid[8] est une cascade classique de l'île.

Þilid: le plus beau est en haut.

Alors c'est pas beau, cette glace là?

Un premier ressaut de glace, court et facile, suivi d'une pente de neige mène au pied du mur de glace finale ; deux longueurs de corde de difficulté moyenne (85°) pour accéder à une dernière longueur qui nous parait rude. Mais........la glace ici est baroque, rien de connu lui ressemble sauf certains éléments décoratifs de la "Sagrada Familia". Responsable de ces fantaisies gelées: le vent remonte l'eau, puis s'allie au froid pour la figer dans des figures qui défient la gravité. Dans cette glace aux formes végétales, l'escalade est surprenante ; ce passage très raide et même surplombant est moins difficile qu'il n'y parait tant tout ces reliefs permettent de poser les pieds à plat, de faire des grands écarts de jambe reposants pour les biceps, d'attraper des prises de mains ou le bras entiers ne suffit pas, ou bien même d'effectuer des ramonages entre deux stalactites. C'est avec la frustration de la promesse non tenue, que nous gravissons ce passage certes aérien, mais pas si ardu que ça ! La marche de retour fut longue, nous rejoignîmes la voiture de nuit. La récompense fut merveilleuse : une aurore boréale, peinture abstraite lumineuse et mobile emplissait le ciel.

MULAFJALL: Cette falaise est rapidement accessible en une demi heure de voiture de Reykjavik et vingt minutes de marche. Véritable site école d'une trentaine de mètres de haut en excellent rocher, Mullafjall possède une quarantaine d'itinéraires différents du grade trois au cinq avec des itinéraires mixtes très beaux mais plus difficiles.

 

Christophe assurait par Guy Lacelle s'essaye au mixte islandais.

 

 

 

Quand à moi, je grimpe une ouverte par Jeff Lowe (himself) la semaine précédente.

Un des maîtres des lieux se nomme Elgi Christensen, cet islandais a ramené de ses séjours aux Etat Unis une vision nouvelle de la glace qui à bousculé les habitudes des grimpeurs locaux, avec notamment l'introduction du libre et des voies de mixtes modernes. Les conditions étant bonnes en cette fin de semaine nous y rencontrons d'autres glaciéristes dans une ambiance très proche des écoles d'escalade sportive du continent. Pendant que je répète un itinéraire ouvert par Elgi et Jeff[9], Christophe en compagnie de Guy ouvre de nouvelles lignes.

GLYMSGIL: Le parking à coté d'une ferme abandonnée, dont les tôles arrachées battent au vent, est le départ de cette gorge connu en été des touristes pour la chute d'eau de la Botná qui s'écrase 200m plus bas. La marche d'approche remonte la rive droite du défilé. Nous avons la surprise de découvrir quelques maigres arbres[10] dont la taille, exceptionnelle pour ce pays, fait jeu égal avec celle des hommes. La descente en rappel commence, un premier anneau sur un gros bloc puis d'autres sur des colonnes et des lunules de glace. C'est couverts d'une gangue de glace, formée par les embruns de la chute d'eau toute proche, que nous nous laissons glisser sur les cordes.

Le petit point c'est Christophe (ou moi), belle ambiance!

Là c'est moi, sûr, j'ai perdu mon casque! 

L'ambiance est dantesque, le bruit de la cataracte qui s'écrase  en un flot continu empêche toute communication. Les rappels, tous déversants, nous font revivre l'inquiétude de nos premières descentes dans les gorges du Verdon. Cinq mètres au dessus de la surface de l'eau qui bouillonne, Christophe installe un relais sur deux broches dont la tenue est douteuse. Lorsque je rejoins le relais, mon compagnon de cordée est déjà parti. Après avoir franchi un petit surplomb de glace , il installe le relais. C'est à mon tour, avant de partir je dois gratter les manches de mes piolets gainés de glace. Les longueurs se succèdent. Les grimpeurs locaux nous avaient prévenu: "impossible de se protéger sur les quarante premiers mètres", ils auraient pu ajouter "et guère mieux pour la suite". La menace de l'eau qui tombe s'éloigne, nous franchissons d'autre surplombs, certains passages formés de pétales glacées nous obligent à grimper avec les mains. Cette ascension restera la plus forte, au niveau des sensations, que nous ferons lors de ce voyage: l'impression de s'échapper du chaudron fumant d'Angurboda[11][M1]  ! Un fort grimpeur islandais, Pallé[12], nous annonce que nous venons de faire une première et que c'est l'itinéraire le plus proche de la chute qui existe. Il est vrai qu'il est difficile d'être plus près. En souvenir du matériel verglacé qui, s'échappant de nos mains engourdies a rejoint tout en bas l'eau en furie, nous nommons cet itinéraire : Sacrifice !

LE NORD:

Là bas au nord, il y  des cascades, nous avaient dit des grimpeurs islandais. Nous voilà parti, longeant la mer jusqu'à Borgarness[13], nous piquons plein nord, là haut sous le cercle polaire. Tout est figé, tout est gris, tout est lent, l'hiver est là et bien là, il baigne tout de sa lumière bleu. Construites au fond de fjords profonds, autour de port minuscules où les eaux stagnantes se figent, les petites villes côtières ont l'air de bases polaires. Ce jour là, à Akureyri un chalutier russe en panne de machine, énorme masse de ferraille rouillée, confirmait cette sensation de bout du monde. Dans cet univers où la terre est blanche, le ciel et la mer gris, seul les maisons recouvertes de tôles peintes amènent un peu de couleur.

Dans les rues parcourues par de gros 4X4 aux pneus gigantesque, pas de piéton. Le vent soulève de fins voiles de neige qui serpentent au sol comme une vapeur maléfique.

KALDAKINN (la joue):

 

Comme un géant couché, la falaise d'une centaine de mètres de haut offre son long corps au vent du nord et son visage aux vagues de l'océan arctique. Il neige, le ciel bas ne permet pas la vision complète de la falaise, une vingtaine de coulées de glaces apparaissent dans les troués du brouillard. Des oiseaux de mer pour se repérer dans ce monde cotonneux, volent en suivant le pied de la falaise silencieusement. Christophe, accompagné d'Ivar, décide de gravir une magnifique colonne d'une centaine de mètres. Avec un second grimpeur islandais je m'attaque à une autre coulée supposée vierge elle aussi. Deux belles longueurs d'escalade. Le vent se lève, chasse les nuages et devient de plus en plus fort. Lorsque nous entamons les rappels sous un ciel maintenant bleu, le vent souffle violent, puissant. Il arrache à la mer des gerbes d'écume, les monte haut dans le ciel à la rencontre d'un rayon de soleil qui décomposera la lumière en arc en ciel, il détache des pierres au sol qui glissent en courses folles sur la neige et la glace et s'arrêtent coincées dans un trou d'eau, dans la cascade il casse les stalactites de glace qui s'envolent en courbes gracieuses et dont le fracassement final nous en rappel le danger potentiel, il m'attrape pendu sur la corde de rappel et m'attire dans un grand pendule sur la droite puis lors d'une faiblesse passagère me relâche violemment à la verticale.

HAUKADALUR:

 Sur le chemin du retour, nous nous arrêterons dans cette vallée de Stora-Vatnshorn, à la recherche d'une dernière ascension. Nous y découvrirons ici aussi un potentiel peu exploité, seul un petit cirque a vu la visite de jeff Lowe. Christophe y tracera un itinéraire mixte, ultime ligne vierge. J'irais à la découverte d'un autre secteur inconnu, mais le manque de temps stoppera nos projets.

Certes l'Islande est une terre nouvelle pour le glaciériste, ou des premières[14] restent à faire, mais c'est plus une destination exotique, que certains qualifieront de sexy[15], qu'une destination référence comme peuvent l'être les Rocheuses canadiennes. Quant aux paysages, qui peut dire qu'ils sont beau. C'est un panorama de dévastation, de début de monde après une apocalypse nucléaire[16]. Tous ces sites à la végétation rase laissent une impression inquiétante de couleurs lourdes et d'odeurs fortes, similaire au spectacle de dépeçage d'une baleine. Ce sont là les viscères de la terre fumant à l'air libre.

   
 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1]  Le Vatnajökull  fait  la surface de la Corse.

[2] A peine 250 000 habitants, ce qui représente pourtant près de la moitié de la population islandaise.

[3] Christophe Moulin,  Nicolas Moulin, et Manu Ibarra,.

[4] Les soirées de fin de semaine, sont un moment particulier dans la vie des islandais, où la plus part gouttent    aux délices des paradis alcoolisés.

[5] Pour les bouddhistes ce cratère est un des chacras de la terre.

[6] Groenland: la terre verte par cette appellation Eirik le Rouge espérait attirer d'autres colons.

[7] Vinland est sans conteste l'Amérique du nord, mais on ignore exactement  quelle partie.

[8]  Philits (en écriture phonétique)- 120 m- II/5.

[9]  gradeI/5 et I/M6+.

[10] Une blague locale dit: "Quand tu te perd dans une forêt islandaise, que doit tu faire pour retrouver ton chemin?" Réponse: "Te mettre debout."

[11] Angurboda:  sorcière du panthéon scandinave, dont le nom signifie: la porteuse de mal, mère des enfants de Loki, équivalent de satan.

[12] Auteur du premier itinéraire da cette paroie en 1994, "Glymur originalinn", 150m - V/5.

[13] C'est sur la côte proche de cette ville que le "Pourquoi-pas" du Comandant Charcot fit naufrage en  1936.

[14] Les ouvertures des trois petits français:

               à Mulafjall:          - Le bucheron canadien - 30m-I/5 - G  Lacelle, C Moulin.

                                            - Little ombrella - 30 m-I/5+-  G  Lacelle, C Moulin.

                                            - Punishment food - 30 M-I/4+ - C Moulin, M Ibarra.

                                            - 98 NTM- 30 m-I/M6+/7 - G  Lacelle, C Moulin.

                                            - P4+ - 30 m-I/4+ - N Moulin, M Ibarra.

               à Glymsgil:          - Sacrifice - 180 m- V/5+ - C Moulin, M Ibarra.

               à Kaldakinn:         - Bloody frenchie - 120 m-II/5 - Ivar, C Moulin, M Ibarra.

                                            - Cherry BB - 90 m -II/5 - Töti, M Ibarra.

                                            - Weetcheap bowls - II/5+ - Ivar, C Moulin.

               à Haukaladur:       - French direct - 80 m -II/M6 - Ivar, C Moulin.

              

[15] Les islandaises, belles femmes, ont la réputation d'avoir des moeurs assez libres

[16] Ou lunaire : c'est en Islande que la Nasa a testée le véhicule qui a roulé sur la lune.

 

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 [M1] Hela est la

Publié dans Glace & Mixte.

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